karoshi 61 : jungle urbaine

Il y a maintenant quelques années (eh oui, le temps passe bien vite ...), un groupe irlandais chantait d'aller toucher le ciel « là où les rues n'ont pas de nom ». Et toutes ces demoiselles de trouver irrésistible Bono (la voix de U2) promettant « And when I go there, I'll go with you ... ». Il y a fort à parier qu'aucune d'entre elles ne soupçonnait qu'il s'agissait là d'une invitation au voyage en direction ... du Japon, bien sûr.

Car loin de représenter quelque folie romantique, les « rues sans nom » sont ici une réalité. Et si les artères les plus fréquentées se voient accorder l'insigne honneur d'une appellation officielle, le commun des ruelles se morfond dans l'anonymat. Il paraîtrait que cette particularité serait la conséquence d'un principe plus profond, celui-là même qui fait que les jeux de plateau traditionnels – comme le go ou le shôgi, les échecs japonais – se jouent en plaçant les pions non pas sur les cases, mais sur les intersections.

C'est également ce qui fait le charme des immenses carrefours à la japonaise, où les passages cloutés s'entrecroisent et que la foule envahit en une masse grouillante lorsque les feux passent au rouge pour les voitures. Le chemin parcouru (la rue) a moins d'importance que le lieu où l'on se retrouve (le carrefour).

La première répercussion de ce système sur la vie pratique, c'est que les adresses japonaises sont sans doute très bien adaptées au tri postal, mais absolûment pas au repérage du touriste en déperdition. Fonctionnant à la manière d'un zoom progressif, elles partent du général (le Japon et ses 46 divisions administratives) pour préciser petit à petit et arriver au particulier : tout d'abord l'arrondissement puis une zone de l'arrondissement, le bloc et le paté de maison dans le bloc, pour en finir par la maison elle-même et (le cas échéant) le numéro de l'appartement.

Le seul problème dans l'histoire, c'est que la numérotation des différents blocs et patés ne suit pas de règle particulière et s'adapte à la topographie des lieux. Résultat, vous pouvez très bien errer autour du deuxième bloc, sans que rien ne vienne vous indiquer où trouver le cinquième bloc de la même zone. Il se peut même très bien que le bloc voisin porte le numéro neuf ou seize, ce qui est toujours un peu rageant, il faut bien le reconnaître.

De temps en temps, on se croit sauvé lorsque l'on aperçoit la carte du quartier sympathiquement affichée sur un panneau dans la rue. Même si le tout est en japonais et que la calligraphie n'est pas toujours des plus lisibles, il ne s'agit pas de faire le difficile – c'est l'intention qui compte. Mais là encore, il faut signaler que la cartographie nippone recèle quelques pièges – un apprentissage qui se fait à la dure, lorsque l'on réalise après vingt minutes de marche que le Nord n'y est pas toujours placé en haut, et que l'on est exactement à l'opposé de là où l'on pensait être.

Par ailleurs, il est important de se rappeler le vieil adage comme quoi « la carte n'est pas le territoire ». Et que parfois, les belles rues rectilignes tracées en jaune sur le panneau se révèlent être plus tortueuses qu'il n'y paraissait a priori. Rajoutons là-dessus que contrairement aux idées reçues, Tôkyô est en grande partie une ville basse où règnent les bâtiments de trois ou quatre étages tout au plus. Dans ces conditions, difficile de trouver un point de repère saillant, et l'on peut fort bien se retrouver à tourner en rond.

C'est ainsi que, armé de l'adresse donnée sur un site web, je suis parti à trois reprises à la recherche d'une boutique quelque part derrière Harajuku, sans jamais réussir à la localiser. Et même si la balade dans les petites rues était bien agréable, je suis tout de même rentré bredouille ...

Tout ça, c'est pittoresque un moment, le temps de sourire et de s'étonner encore une fois que « décidément, les japonais ne font pas les choses comme nous ». Après quelques essais infructueux de repérage, on finit rapidement par en venir à la conclusion que donner des noms (même ridicules) à toutes les rues est quand même une très bonne idée.

Ne croyez pas que le guide touristique vous soit d'un grand secours dans l'affaire. L'appellation de « guide » semble vite inappropriée, alors que la moindre indication géographique tourne au jeu de piste : « Sortez de la gare côté Ouest. Pour vérifier que vous ne vous êtes pas trompé, vous devez vous retrouver devant le magazin Odakyû. Partez ensuite vers la gauche, en direction des grands buildings qui dominent tout le quartier. » (sic)

Par chance, les sites les plus remarquables sont souvent proches des grandes artères, et relativement bien indiqués. Par contre, cela devient tout de suite exotique lorsqu'il s'agit d'indiquer quelque petite échoppe à un ami avide de découverte : « au coin de la rue, il y a une grande enseigne en forme de haricot vert, tu prends tout de suite sur la gauche, c'est une allée piétonne, à une cinquantaine de mètres il y a un karaoke avec la créature du Lac Noir, tu vois, le poisson vaguement humanoïde, oui le même mais en version trois mètres de haut, et là c'est la première à droite ». (les habitués de Shinjuku auront reconnu l'endroit dont je parle)

Il est vrai que tout cela nécessite d'exercer son sens de l'observation afin de repérer les éléments les plus reconnaissables du paysage pour un itinéraire ultérieur – mais après quelques temps, on finit par s'y faire. Aux taxis, on prend ainsi l'habitude d'indiquer le commissariat ou le grand hôtel voisin au lieu de s'évertuer à expliquer comment arriver chez soi.

Et pour les amis, on détaille le chemin en l'assortissant de repères leur permettant de vérifier qu'ils sont sur la bonne voie. Juste à côté de chez moi, par exemple, il y a un pub irlandais qui, pour une raison qui me dépasse, s'appelle Le Gaby et arbore une affiche de Pépé le Moko – sans aucun doute la seule de la capitale nippone. Ce qui fait que si jamais vous vous promenez dans Tôkyô et que vous apercevez la bouille de Gabin, n'hésitez pas à venir sonner à ma porte ...

Comme me l'a fait remarquer un lecteur à l'oeil aiguisé, le shôgi ne se joue pas sur les intersections (comme c'est par contre le cas pour le go), mais bien sur les cases, comme nos échecs traditionnels. Cette légère erreur ne remet pas en cause le raisonnement ci-dessus (qu'évoque Edward T. Hall dans son excellent livre, La Dimension Cachée, chez Folio Essais), mais c'est vrai que cela ne fait pas très sérieux, tout de même ...