karoshi 60 : info ou ... intox

« Il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger ». Je ne sais si la renommée de Jean-Baptiste Pocquelin a atteint les rives du Japon, mais certaines particularités de la cuisine nippone m'en font parfois douter. Je ne veux pas parler ici des habitudes culinaires des sumotori, mais bien de la présence de certains aliments qui remettent fortement en question le « manger pour vivre » ... pour le remplacer par un « manger ou vivre ».

Vous avez sans doute entendu parler du poisson-lune, plus connu sous le nom de fugu, et dont la chair très prisée par nos amis japonais doit être absolûment préparée selon des règles très rigoureuses, sous peine de se retrouvée couverte d'un poison aussi mortel que foudroyant. On évoque aussi parfois le savoureux mochi, pâte de riz gluante que l'on mange traditionnellement au Jour de l'An, et dont la consistance épaisse est chaque année à l'origine du décès (par étouffement) d'une vingtaine de personnes âgées.

Mais au-delà de ces aliments banalement dangereux, que le convive avisé sait reconnaître et tenir à l'écart de son assiette, il y eut cette année un produit autrement plus sournois qui fit des ravages dans les estomacs sensibles japonais. J'ai nommé ... le lait demi-écrémé.

Début Juillet, une épidémie étrange fait rage dans l'Archipel. 14 000 personnes sont victimees de diarrhées ou de vomissements, et l'on a tôt fait de trouver le coupable : le lait demi-écrémé Yuki Jirushi (« Snow Brand », en anglais, la marque au flocon), marque jusque-là réputée pour la qualité de ses produits. La responsable de tout cela, une vilaine bactérie apparue dans une usine à Osaka.

Alertée, la police enquête, et découvre dans un premier temps qu'une vanne mal nettoyée serait à l'origine de l'incident. Mais les experts creusent un peu plus, et l'on va aller d'étonnement en stupéfaction alors que les révélations tombent. La vanne mal nettoyée n'avait pas été inspectée depuis cinq ans, les cuves où s'effectuent les mélanges de laits sont placées à l'extérieur et en plein soleil, des produits passés de date sont recyclés et réinjectés dans la chaîne de fabrication, j'en passe et des meilleures.

Il va sans dire que, très rapidement, il fut impossible de trouver un seul produit Yuki Jirushi en magasin, et que la plupart des consommateurs qui avaient fait confiance à la marque jusque là juraient leurs grands dieux qu'ils n'y toucheraient plus.

Mais si Yuki Jirushi est sans aucun doute l'affaire qui a fait couler le plus d'encre, elle est loin d'être la seule à avoir éclaté durant cette période estivale. Alarmés par ce qui est la plus grande intoxication alimentaire de l'histoire du Japon, les consommateurs se sont montrés particulièrement méfiants, et nombre de produits se sont vus rappelés à cause d'un goût bizarre ou désagréable.

Des plateaux-repas, des petits pains au curry, une boisson énergétique, des boites de pâte de haricot, ce fut un vrai défilé. Et si dans certains cas l'inquiétude était fondée (des moisissures le plus souvent, du désinfectant ou une résine fluorée pour les plus dangereux), cela n'est sans aucune mesure avec la surprise qu'ont du avoir les consommateurs qui ont découvert quelque objet incongru dans leur repas.

Ainsi, un amateur de spaghetti a trouvé un joli boulon dans une boîte de sauce bolognaise, des conserves de tomates contenaient aussi un éclat de verre, et des morceaux de plastique entraient dans la composition du pudding de Kentucky Fried Chicken.

Mais tout cela ne vaut pas les ingrédients les plus exotiques qui ont animé la chronique culinaire de ces derniers mois : les restes d'un papillon de nuit dans une bouchée au chocolat, un gecko (mort) dans une boîte de maïs, une vingtaine de fourmis (vivantes) dans un paquet de nouilles instantanées, un lezard (mort, mais vivant à l'emballage) dans un sachet de chips, ou encore un cafard (petit mais bien vivant) savourant un petit pain à la confiture ... de quoi mettre l'eau à la bouche.

Selon les diverses associations, tout ceci ne serait pas particulièrement nouveau au Pays du Soleil Levant. Mais aujourd'hui, profitant de l'écho retentissant données aux affaires de bactéries malignes, les consommateurs auraient tendance à signaler plus souvent la découverte de corps étrangers dans leurs aliments.

Par ailleurs, ce serait l'été japonais qui, particulièrement chaud et humide, serait propice à la prolifération des cas d'intoxication alimentaire. Et il est vrai que cela n'est pas la première fois qu'une telle affaire éclate – la précédente datant de l'été 1996, où 11 personnes étaient décédées et 9 500 étaient tombées malades suite à une épidémie causée par la bactérie O-157.

L'été fini, les choses sont (plus ou moins) rentrées dans l'ordre. Depuis, le grand perdant de l'année, Yuki Jirushi, s'applique à essayer de redorer son blason. Voyant ses prévisions de bénéfice pour l'année passer de 9 milliards de yen à près de 48 milliards de pertes, le groupe s'est lancé dans un grand plan pour tenter de regagner la confiance des consommateurs – un plan à long terme, cela va sans dire.

Pour ma part (et je croise les doigts) je n'ai pas encore fait de découverte désagréable dans mon petit déjeûner. Cependant, il m'arrive parfois de tomber sur un produit visiblement moisi et à l'odeur douteuse, dont je ne serais pas prêt d'affirmer qu'il soit complètement inoffensif – ni même (pour y avoir goûté une ou deux fois) propre à la consommation. Et pourtant, parlez-en au premier japonais venu, et il vous rétorquera aussitôt que le nattô (puisqu'il s'agit du nom de cette substance à base de soja fermenté) est particulièrement bon pour la santé. En ce qui me concerne, je doute encore, et par prudence, je préfère m'abstenir. On ne sait jamais ...