karoshi 57 : bille en tête

En Mai dernier, une jeune mère de 24 ans était arrêtée par la police, pour avoir malencontreusement oublié son rejeton dans sa voiture garée sur un parking alors que la température extérieure avoisinait les trente degrés. Le bébé, âgé de tout juste neuf mois, avait succombé à la chaleur alors que sa maman affirmait être allée faire des courses. Des courses ? Que nenni ! Pressée par les inspecteurs, la jeune femme a fini par désigner le coupable qui, une après-midi durant, lui a fait ignorer les appels de l'instinct maternel : le Pachinko.

Si la passion des Japonais pour le karaoke est relativement bien connue en Occident, on ignore à peu près tout de l'industrie pourtant florissante du pachinko et de l'engouement qu'elle suscite dans l'archipel. En 1998, par exemple, les revenus générés par les différents établissements japonais représentaient entre 250 et 300 milliards de dollars – soit autour de 6,5% du Produit National Brut du pays.

Pour un occidental égaré à Tôkyô, la raison d'une telle attirance pour ce jeu reste un mystère. Au fil des balades, il n'est pas rare de passer devant l'un des 18,000 « Pachinko Parlors », facilement reconnaissables grace à leurs enseignes lumineuses et leurs escadrons de rabatteurs ... et surtout, à cause de ce bruit si caractéristique, cette cascade ininterrompue de billes métalliques qui se déverse et semble n'avoir pas de fin.

A l'intérieur, des rangées et des rangées de machines, toutes semblables, devant lesquelles se tiennent des dizaines de Japonais figés dans une immobilité de statue, tout leur être tendu vers ce qui se passe derrière la vitre devant eux, dans une atmosphère lourde et enfumée où la tension est presque tangible.

Mais, me direz-vous, le pachinko, comment ça marche ? Quel est le principe, et comment gagne-t'on ? C'est assez simple, en fait. La première étape est d'aller acheter au comptoir un certain nombre de billes en métal (toutes calibrées, d'un diamètre de 11mm très exactement), puis de choisir une machine et de déposer les-dites billes dans le réceptacle réservé à cet effet. Et c'est parti !

Imaginez un croisement entre une machine à sous et un flipper ... vous activez la poignée qui se trouve en bas à droite, et le mécanisme envoie l'une des billes vers le haut de la machine. Là, elle se retrouve dans un parcours semé d'obstacles, et dans lequel seuls quelques passages sont gagnants. Que la bille tombe dans l'un de ces passages, et vous êtes récompensés par ... quelques billes supplémentaires. Sinon, la bille est avalée par la machine, et lorsque votre réserve de billes arrive à zéro, vous avez perdu. (Pour vous consoler, apprenez que le bruit des billes qui tombent – « pachi-pachi » en japonais – est à l'origine du nom du jeu.)

A ce principe de base viennent se greffer quelques joyeusetés qui rajoutent du piment aux parties et compliquent un peu le tout. Ainsi, certaines zones (celles qui permettent de gagner encore plus de billes) sont inaccessibles, à moins qu'une bille n'aille actionner un mécanisme situé dans une autre partie du parcours. Ailleurs, un système similaire au tradionnel « Bandit Manchot » permet parfois de gagner le jackpot lorsque l'on arrive à aligner trois fois le même symbole ... toujours déclenché par la chute des billes.

Mais la subtilité ultime qui est à l'origine du succès du jeu est l'oeuvre de Masamura Taeichi – à la gloire duquel un Musée du Pachinko est consacré à Nagoya. L'idée géniale de ce monsieur fut de remplacer une partie des obstacles fixes par des arrangements de clous qui, suivant leur disposition, modifient les chances d'accès des billes à certaines parties du parcours.

Grace à lui, les tenanciers de parlor peuvent ainsi altérer la position des clous des 4 millions de machines qui parsèment l'archipel – modifiant par la même occasion les chances de gains. Résultat, les revues consacrées au pachinko donnent large place aux conseils et précisent comment séparer le bon grain de l'ivraie, en indiquant les clous à surveiller. Et d'expliquer, avec moult schémas, comment un écart d'un millimètre vers la gauche peut tout changer et mener les billes dans le bon chemin.

A ce qui n'était qu'un bête jeu de hasard, vient donc se rajouter l'illusion que l'on peut contrôler la chance et gagner, pour peu que l'on sache repérer la « bonne » machine. Et il faut voir les files d'attentes avant l'ouverture au petit matin, pour réaliser que pour beaucoup, cet espoir n'est pas pris à la légère.

Car il y a des gros sous à la clé. Comme la législation japonaise interdit aux établissements d'échanger les cargaisons de billes amassées par les joueurs les plus chanceux (ou les plus habiles) contre des espèces sonnantes et trébuchantes, ces derniers récupèrent généralement de petits lots insignifiants ... lots insignifiants que, par une chance tout à fait incroyable, une petite boutique située non loin de là rachète à prix d'or. La nature est bien faite, quand on y pense ...

Mais si beaucoup caressent l'espoir d'y faire un jour leur fortune, le Pachinko est aussi à l'origine de drames familiaux, où la passion dévorante d'un père pour le jeu accable sa descendance de dettes pour plusieurs générations.

Ce n'est pas le cas des quelques professionnels qui, plus ou moins secrètement, réussissent à vivre de leurs gains. On comprend bien que les tenanciers des parlors ne voient pas d'un très bon oeil ces experts qui viennent mettre en danger leurs bénéfices, et ils n'hésitent pas à user de caméras de surveillance en plus d'un personnel méfiant.

Un reportage montrait ainsi (à visage couvert) ce à quoi ressemble la vie d'une joueuse professionnelle, obligée d'organiser des raids de quelques jours dans de petites villes de l'archipel où elle n'était pas connue – journées durant lesquelles elle écumait tous les établissements du coin, sans exception et à un rythme harrassant de douze heures par jour. Pour ceux qui pensaient qu'il s'agissait là d'argent facile, cela prend plutôt des tournures de travail à plein temps.

Quant à notre professionnelle, de retour dans sa petite chambre d'hôtel, elle fait le compte de ses gains – une petite journée avec seulement 50,000 yen (soit environ 2,500F). Elle hausse les épaules, philosophe, espérant faire mieux le lendemain. Et, avant d'aller se coucher, elle passe un coup de téléphone à son petit garçon gardé par les grands parents. Comme quoi, on a beau jouer au pachinko, on n'est pas forcément une mère indigne ...