karoshi 47 : le japon en fleur

Si vous avez eu la curiosité de vous renseigner sur la meilleure période pour visiter le Japon, vous avez sans doute pu constater que les guides sont unanimes pour élire le mois d'Avril. Pas de saison des pluies intempestives, pas de chaleur insoutenable, et généralement aucun typhon à redouter. Bref, en dehors des tremblements de terre, il ne reste plus rien pour perturber des vacances bien méritées. Et surtout, surtout, c'est le retour du temps des cerises – et, pour être plus précis, des cerisiers.

Si la fleur du Japon est (officiellement) le chrysanthème, la fleur de cerisier (ou sakura) a vraiment une place à part dans le coeur des japonais. Selon la légende, elle ne fleurit que quatre jours avant de ne tomber à terre – floraison bien inutile, car ces arbres ne portent pas de fruits. Une beauté aussi éphémère que tragique qui a tôt fait de fasciner les Japonais, et qui, vous l'avez deviné, commence à fleurir au cours des premiers jours d'Avril.

Début Mars déjà, les spécialistes es-cerisiers font leur première apparition sur les chaînes de télévision. La mine grave et graphiques savants à l'appui, les voilà qui exposent les premières estimations pour la floraison, région par région. Alors que la fin Mars arrive, la date se précise, la rubrique devient quotidienne et l'on peut désormais suivre cette étrange météo dans laquelle, au fil des jours, la carte de l'Archipel se couvre de rose plus ou moins foncé.

Dans les rues aussi, le rose fait son apparition – et l'on découvre que la sakura n'a rien à envier au Beaujolais nouveau. Dès l'annonce officielle de l'ouverture des fleurs, voilà que tous les restaurants proposent la cuvée spéciale de Sake « fleurs de cerisier », histoire de fêter l'événement comme il se doit.

D'ailleurs, pour les anglophones, il s'agit du « Festival of the Cherry Blossoms ». Une appellation bien trompeuse pour celui qui s'attendrait à trouver toute une série de processions, célébrations et autres rituels soigneusement codifiés. Au contraire, au lieu d'une quelconque organisation, les japonais vont subitement se passionner pour les sorties dans les parcs et les pique-nique. Durant une semaine, des entreprises vont soudainement cesser de fonctionner en milieu d'après-midi pour cause de floraison, de hana-mi – littéralement, « regarder les fleurs ».

Lorsque les Japonais vous expliquent ce qu'est le principe du hana-mi, on reste généralement perplexe. « Alors voilà, c'est simple, on va dans un parc, on s'installe sous les cerisiers, et en gros, on pique-nique. Et l'on boit un peu aussi. Et on regarde les fleurs. » Point. Et les japonais de vous demander gentimment si en France aussi, l'on a le même genre de tradition, ou s'il y a une autre fleur qui fait vibrer les gens de la sorte.

Disons-le tout de suite, je n'ai absolûment rien contre la botanique, mais même si je ne présentais pas une fâcheuse tendance à l'allergie en présence de pollen, passer plusieurs heures à regarder les fleurs pousser ne correspond pas tout-à-fait à ma définition d'une bonne après-midi. Et pourtant.

Et pourtant, il est difficile de rester insensible à la beauté de ces arbres aux troncs noirs et aux branches nues, couronnés l'espace d'une semaine d'épaisses frondaisons blanches ou roses. Il y a dans cet moment quelque chose d'ineffable et (à mes yeux) de terriblement japonais, qui fait que l'on se retrouve soi-même submergé par cette ambiance, et que l'on comprend enfin ce que « regarder les fleurs » signifie vraiment au Pays du Soleil Levant.

Comme toujours, cependant, il y a la théorie et la pratique, la poésie et la réalité. Déjà, les japonais sont plutôt nombreux à vouloir tous profiter des sakura, ce qui fait que l'on se bouscule un peu au pied des cerisiers. Ceci dit, les choses sont bien faites, et il y a beaucoup plus de cerisiers que l'on ne pensait auparavant – surtout pour quelqu'un tout juste capable de faire la différence entre un marronnier et un platane.

Qui plus est, les japonais sont des gens organisés et respectueux, et viennent réserver soigneusement leur emplacement à l'ombre des sakura à l'aide de grandes bâches bleues qui, il faut bien l'avouer, prêtent beaucoup moins à la méditation que le rose délicat des frondaisons. Mais au moins, on ne se marche pas dessus, c'est toujours ça de gagné.

Ensuite, une bonne partie des japonais qui sont là ont décidé de lutter vaillamment contre la mélancolie qui les menace, et ont apporté bien des munitions pour être sûrs de tenir le coup. D'ailleurs, on voit beaucoup mieux les sakura quand on en a une au fond de son verre, et visiblement, on ne se lasse pas de la contempler, encore et encore ... et généralement, cela se termine allongé sur le sol dans une douce torpeur, le regard perdu dans la blancheur de l'arbre au-dessus.

Cette année, nous avons eu de la chance. En l'absence de pluie et sous un beau soleil, nous avons pu profiter des sakura pendant près de deux semaines. Mais même les meilleures choses ont une fin, et le sol s'est progressivement recouvert de pétales blancs. Comme s'ils avaient jusque là retenu leur souffle afin de respecter cette tragédie silencieuse, les bourgeons se sont pressés d'éclore dans une explosion de verdure, désireux de rattraper le temps perdu. Et, dans les rues de Tôkyô, le printemps est arrivé.