karoshi 22 : atmosphère, atmosphère ...

Si le printemps arrive immanquablement le 21 Mars, en même temps que l'équinoxe, le début des festivités n'a vraiment lieu au Japon que le premier week-end d'Avril, lorsque l'on se décide à aller fêter les cerisiers en fleurs dans les divers parcs qui émaillent la métropole japonaise. A cette occasion, la ruche tokyoite s'arrête de travailler vers 18h, et se dirige en masse vers la plus proche frondaison fleurie pour s'y installer et faire un pique-nique entre collègues bien arrosé – d'autant plus que le temps, décidément taquin, en profitera pour nous gratifier d'une courte averse en milieu de soirée.

Toujours est-il que, une fois passée la floraison éphémère des cerisiers nippons, le beau temps a décidé de s'installer sur l'archipel, et que c'est un soleil de plomb (déjà !) qui règne sans partage dans un ciel sans nuage. Seul point noir au tableau, la chappe grise de pollution qui couvre l'horizon lors des jours les plus chauds.

On pourrait d'ailleurs s'inquiéter des conséquences néfastes de ce fléau sur nos petits poumons roses de citadins (hum !), si l'esprit et le nez n'étaient pas constamment sollicités – en effet, et bien que nul guide de voyage n'aborde le sujet, les (mauvaises ?) odeurs font partie intégrante de la ville, comme le voyageur récemment arrivé, l'estomac en plein décalage horaire, le découvre à ses dépens.

Lorsque, de retour au pays, l'on discute de la nourriture, on a aussitôt droit aux sempiternelles questions sur le poisson cru et l'utilisation des baguettes, avec éventuellement quelques interrogations sur la consommation de telle ou telle autre substance répugnante. Un détail que l'on néglige souvent de mentionner, mais finalement d'une importance capitale, est le fumet délicat que dégagent la plupart des plats de la cuisine locale. En effet, si l'on peut discuter des goûts et des couleurs, les odeurs refusent d'être en reste, et se rappellent régulièrement à notre bon souvenir.

Mais ici, pas d'« odeur de la papaye verte » qui chatouillerait nos sens d'un exotisme sucré et délicat – les petites échoppes qui proposent diverses gourmandises à emporter sont plutôt tournées vers des délicatesses comme le poulpe grillé ou le tofu frit, qui exhalent lors de leur préparation des parfums pas toujours désagréables, mais certainement inattendus.

Se mettant au diapason, la cuisine « exotique » tente, elle aussi, d'attirer le passant à grand renfort de manifestations olfactives, avec des résultats pour le moins mitigés. On redoutera particulièrement les Waffles soit-disant belges, que l'on repère de loin à leur parfum de « motte de beurre en train de griller dans une poëlle », renforçant leur image d'« aliment parfaitement diététique et équilibré ». C'est bien simple, je n'en mange plus.

Dernière épreuve pour les personnes à l'estomac délicat, la notion très particulière que les japonais ont du petit déjeûner – personnellement, je crois que je ne me ferai jamais qux odeurs de poisson panné, le matin, vers huit heures et demie. Il faut donc prendre sur soi lorsque, au détour d'un café essentiel pour ouvrir enfin les yeux, on tombe nez à nez avec un collègue en train de savourer un rouleau de riz au thon avec mayonnaise, ou quelque autre beignet au curry de porc.

On passera sur (ou plutôt à côté) les montagnes de poubelles qui, le matin, attendent sagement d'être collectées et font le régal des corbeaux. Nul de besoin de préciser que, de temps en temps, elles se répandent alentours, dispensant à la ronde quelques effluves parfumés. On en resterait là pour la description des joyeusetés olfactives d'un pays par ailleurs d'une propreté exemplaire, si l'on ne rencontrait pas de temps en temps des bouffées pestilentielles sans émetteur manifeste aux environs. Proposant d'originales variations sur le thème de l'odeur d'oeuf pourri, on ne voit à cette énigme que deux explications plausibles : une sérieuse déficience du système d'égoûts tokyoites, ou une conséquence pour le moins gênante d'un régime alimentaire déjà odorant par ailleurs.

Alors, même si l'on peut se féliciter du fait que les japonais transpirent peu, et que l'atmosphère des wagons du métro reste relativement respirable même en cas de grosse chaleur, on peut en être sûr, l'été va être rude ...