karoshi 9 : les dessous du sumo

C'est l'hiver, il fait gris et froid, et le vent humide transperce les piétons qui se pressent de rentrer chez eux. La nuit tombe vite, et quand on sort du bureau, que l'on remonte le col de son blouson et que l'on rentre les épaules, on n'a qu'une envie, c'est de se retrouver bien au chaud, avec un bon bol de ramen fumantes.

Tout ça pour dire que, malgré les bonnes résolutions que l'on a forcément pris moins de deux semaines auparavant, le sport et les balades ont été repoussés sine die, en attendant des jours meilleurs. Sauf à la télévision. Et ça tombe bien, parce qu'en ce moment, ils diffusent le seul sport que l'on puisse regarder, affalé sur son futon en train de faire du lard, sans avoir mauvaise conscience : du sumo.

Alors qu'Eurosport offre à l'amateur de ce noble sport une malheureuse émission tous les six mois, ici, pas de problème. Ce n'est pas la saturation que l'on peut éprouver avec le base-ball (tous les jours, et sur toutes les chaînes ou presque), mais suffisamment pour que, au bout d'un moment, on se décide un peu à essayer de comprendre comment ça marche.

Il suffit de voir un ou deux matches pour saisir rapidement le but du jeu : mettre l'autre à terre, ou l'envoyer en dehors du cercle sacré, de préférence sur les spectateurs du premier rang (et vu que le prix des places normales est de l'ordre de 300F pour une journée, c'est une petite fortune que ces gens-là ont du débourser pour avoir la chance de recevoir près de 200kg de sumotori en pleine honorable poire).

Ce n'est donc pas très compliqué, et en plus, il faut le reconnaître, le sumo, c'est joli et dépaysant. D'accord, ces demoiselles objecteront que, même si les tenues sont sexy, ces messieurs ne ressemblent pas particulièrement à Brad Pitt, et qu'une partie de l'intérêt s'en ressent. Mais n'oublions pas que le sumo, ce n'est pas seulement deux gros bonshommes qui se donnent des baffes, c'est aussi toute une tradition ancestrale, un rituel presque religieux qui entoure chacun des affrontements de titans.

C'est sans doute ce qui fascine les Japonais dans ce sport : hors du temps, plus grand que nature (le Japonais standard faisant, rappelons-le, moins d'1m70 et soixante kilos tout mouillé), et une mise en scène résolûment opposée à la modernité qui se déchaîne dans les rues de Tokyo.

Par contre, je tiens à prévenir tout de suite ceux qui voudraient, comme moi, essayer d'en apprendre un peu plus sur le fonctionnement du sumo. A première vue, le système de grades fait ressembler le remplissage d'une déclaration d'impôts à un jeu d'enfant, les 48 façons de gagner sont indiscernables pour un oeil inexpérimenté et ont toutes un nom à coucher dehors, et l'usage du japonais à tout bout de champ fait qu'on se retrouve très vite face à des phrases du genre : « le Yokozuna Takanohana a assuré son kachi-koshi grâce à un superbe uwatenage sur le Komusubi Kotonishiki ». (traduction rapide : « le grand en string vert vient de mettre la pâtée au petit gros en string marron en lui faisant un croc-en-jambe de derrière les fagots ». A peu près.)

Ceci dit, le système des grades, même s'il peut sembler compliqué, peut être résumé succintement : plus un rikishi (un autre terme pour parler des sumotori) gagne dans les tournois ou basho, plus il monte dans la hiérarchie. Et s'il perd, il descend. Les seuls à avoir droit à une petite baisse de niveau de temps en temps sans pour autant jouer au yo-yo dans les grades, ce sont les « champions » (Ozeki et Yokozuna), titres qui sont décernés aux plus méritants. Mais les élus sont peu nombreux, vu qu'actuellement, on ne compte que deux Ozeki et trois Yokozuna.

Mais même sans forcément s'inquiéter de tels détails, on prend plaisir à regarder la chose, on commence à repérer les têtes, et à constater que parfois, l'agilité et la rapidité sont bien plus efficaces que la masse et la force brute.

Comme les japonais, on en vient à attendre l'entrée sur le Dohyo (le ring, en version japonaise) de Mitoizumi – celui qui, avant le combat, lance en l'air une énorme poignée de sel, ce qui ravit toujours la foule. On s'amuse de l'air de chien battu qu'arbore toujours Musashimaru, le colosse d'origine hawaïenne (ci-contre). On guette la face de bébé boudeur de Chiyotaikai, l'un des plus jeunes et des plus combatifs. On suit avec intérêt les combats des deux frères Takanohana et Wakanohana, tous deux Yokozuna (le grade le plus élevé) et avec le même visage de lune soucieuse. On supporte discrètement Terao, le seul à arborer un ventre presque plat.

Bref, on devient accro ...

Par contre, je tiens à vous rassurer. Je n'ai pas l'intention de me lancer dans la pratique de ce noble sport, et ce pour plusieurs raisons. D'une part, je n'ai pas tout à fait le gabarit suffisant. Ensuite, il est très rare que des étrangers puissent accéder aux plus hauts rangs, vu que les titres de Champions sont décernés autant sur la base de résultats sportifs que sur l'attitude exemplaire du rikishi dans la vie de tous les jours. Enfin, je ne pourrais pas tenir le rythme de l'entrainement qu'il me faudrait endurer. Vous pensez, seize heures de sommeil par jour ...

(Et pour ceux qui voudraient se plonger dans le monde merveilleux du sumo, il y a un site qui explique presque tout en profondeur, la Sumo FAQ. Seul défaut, il est en anglais ...)