karoshi 66 : un suzuki pas comme les autres

Cet été, on attendait avec un peu d'inquiétude l'arrivée de Pearl Harbor – « paaru haabaa » en japonais dans le texte – sur les écrans de cinéma nippons. Las, il a suffit que Miyazaki Hayao sorte son dernier opus au nom inoubliable (Sen to Chihiro no Kamigakushi, rien que ça) pour que la super production américaine ne fasse finalement pas beaucoup plus d'effet qu'un pétard mouillé.

Les petits malins en auront d'ailleurs profité pour s'amuser à comparer la version américaine de la bande-annonce à son « adaptation » japonaise – histoire de déceler les menues modifications qui y ont été apportées. (les retardataires pourront se rafraîchir la mémoire avec les deux versions visibles ci-contre, au format Quick Time)

Si l'on avait fait preuve de beaucoup de précautions pour ne pas froisser le public de l'Archipel, il faut savoir que les américains eux-mêmes étaient quelque peu inquiets, craignant que le film ne vienne ranimer quelques rancoeurs oubliées envers leur importante communauté asiatique en général et japonaise en particulier. Mais là aussi, on ne peut pas vraiment dire que le film ait cassé la baraque, et il n'y a finalement eu aucun incident à déplorer. Au contraire, même, pourrait-on dire, car depuis le début du mois d'Avril un petit Japonais a littéralement pris d'assaut le « passe-temps préféré des Américains », et y remporte victoire après victoire. Pas de doute, après le Japon, la « Ichiromania » s'exporte bien.

Né il y a vingt-sept ans dans la petite localité de Kasugai, en banlieue de Nagoya, Ichiro Suzuki n'était pour le public qu'un Suzuki semblable à cent mille Suzuki. Mais voilà, en sept saisons de base-ball professionnel à Kobe et autant de titres nationaux de « Meilleur batteur », tout a changé – Ichiro a laissé tomber son nom de famille, est devenu une star et s'est retrouvé à tourner des pubs pour Mitsuya Cider. Une « success story » à la japonaise, en quelque sorte.

Le reste fait désormais partie de l'histoire : le « Brad Pitt » du base-ball japonais a décidé d'aller tenter sa chance dans la cour des grands, et a signé l'année dernière chez les Mariners de Seattle. Il faut savoir que jusqu'alors, seuls des pitchers (lanceurs) japonais avaient traversé le Pacifique pour aller evoluer en Major League. Au passage, les Américains répétaient à l'envi que les batteurs de l'Archipel ne feraient pas le poids face aux grands gabarits locaux, et l'on prévoyait bien des difficultés d'adaptation à la star des Blue Wave de Kobe. Quatre mois plus tard, ils ont changé de son de cloche – et celui qui un moment était redevenu « Suzuki » est désormais acclamé (comme il se doit) avec des « Itchirow » enthousiastes.

Et il y a de quoi. En dehors du fait que les Seattle Mariners sont en train de faire la meilleure saison depuis Chicago en 1906, mister Ichiro navigue dans le Top 3 des meilleurs batteurs de sa ligue et a tout simplement reçu plus de votes que quiconque lors du All-Star Game. Et depuis Mai (consécration suprême ?), il a même sa chanson – un rap signé Xola (aka Kid Sensation), diffusé à chaque entrée en scène de la star dans le stade Safeco Field à Seattle : « Popcorn. Cracker jacks. C'mon, Ichiro, swing that bat ... »

Peut-être les habitants de l'Archipel sont-ils particulièrement mélomanes, toujours est-il qu'ils n'hésitent pas à se déplacer pour encourager de vive voix leur idole. Si 110,000 Japonais avaient tenté l'aventure en 1999, ils devraient être plus de 200,000 à traverser l'océan cette année. Ils auraient tort de se priver : pour la bagatelle de 2,000 euros ils peuvent s'offrir un petit voyage à Seattle, avec en prime une place pour aller voir un match des Mariners. Quand on aime, on ne compte pas.

Monsieur Ichiro-père l'avait d'ailleurs très vite compris, et, pas peu fier de son fiston, a su joindre le rentable à l'agréable en fondant un musée à la gloire de son illustre progéniture. Pour tout juste 1000 yen l'entrée (environ 9 euros), il est possible de visiter les deux étages de l'exposition, avant de le passage (obligé) par la boutique. Tabliers Ichiro et serviettes de bain Ichiro, éventails Ichiro et pare-soleils Ichiro, il y a là de quoi satisfaire le fan le plus exigeant.

On pourrait en rire, si tout cela n'était pas si lucratif. En effet, un simple Zippo portant le numéro fétiche de la star (le 51) se négocie pour tout juste 125 euros. Une paille, quand on sait qu'une carte à collectionner à l'effigie d'Ichiro a été vendue le 12 Juin aux US pour ... $22,000. Pas bête, un négociant américain spécialisé dans le commerce de ce genre d'objets avait subodoré le bon coup et acheté pour $25,000 d'Ichiro-trucs au début de la saison. Résultat, un retour sur son investissement initial de ... dix fois la mise. C'est toujours mieux que de jouer en bourse.

Mais si les américains se réjouissent des effets de l'Ichiromania américaine, on ne peut pas en dire autant au Japon. Déjà, l'équipe des Blue Wave de Kobe a vu son stade perdre 40% de ses spectateurs suite au départ de sa vedette, mais même les (jusque là) incontournables matchs des Yomiuri Giants voient leur audience télévisée s'éroder progressivement – au profit de la Major League américaine, qui intéresserait désormais plus de la moitié des japonais, selon une étude réalisée cet été.

Au passage, les chaînes de télévision nipponnes ont bien reçu le message, et tournent de plus en plus fréquemment leurs caméras de l'autre côté du Pacifique. Il ne se passe plus un jour sans que l'on n'aille prendre quelques nouvelles de nos chers expatriés – au nombre d'une demi-douzaine. « Loin des yeux, loin du coeur » ? N'ayez crainte, pour rien au monde on ne les perdra de vue. Et même si les choses se sont un peu calmées après l'effervescence des débuts, on ne compte pas moins d'une trentaine de journalistes japonais qui s'occupent (à plein temps) de suivre sur place les évolutions de l'enfant du pays.

Ichiro pensait avoir laissé derrière lui les paparazzi, c'est malheureusement peine perdue – en Mai, un journaliste tentait de le prendre en photo sous la douche. Pendant une petite semaine, l'idole a refusé d'addresser la parole aux médias japonais, histoire de leur apprendre à se tenir. Et depuis, heureusement, les choses sont rentrées dans l'ordre. Et la star, un instant eclipsée, est à nouveau au milieu des feux des projecteurs à chaque fois qu'elle prend position sur le terrain.

Ainsi, tous les jours ou presque, on retrouve ce rituel immuable, la batte qui décrit un large arc de cercle et s'immobilise à la verticale, le bras tendu en direction du pitcher, à mi-chemin entre le salut et le défi ; le petit geste de la main gauche qui relève imperceptiblement la manche droite sur l'épaule, puis la main gauche vient rejoindre la droite sur la batte et la ramène en arrière ... en appui sur la jambe gauche, la jambe droite reposant sur la pointe du pied, Ichiro est enfin prêt à frapper. Et là, chacun retient son souffle ...

« Popcorn. Cracker jacks. C'mon, Ichiro, swing that bat ... »