karoshi 65 : premier de classe

Il n'y a pas si longtemps, Mori Yoshiro était Premier Ministre du Japon, accumulait les gaffes et voyait sa courbe de popularité sombrer dans les profondeurs, touchant le fond avec 7% d'opinions favorables en Mars dernier, peu après sa dernière bévue – le monsieur avait choisi de terminer son parcours de golf, alors que le Ehime Maru, un bateau-école japonais, venait de se faire éperonner par l'USS Greenville, un sous-marin nucléaire américain. Un sondage effectué auprès des élèves de la prestigieuse université Waseda le désignait d'ailleurs (et de loin) comme l'ancien élève de l'université dont ils avaient le plus honte.

Mais tout ceci fait désormais partie du passé. Exit Mori, voici venu Koizumi Junichirô et sa coupe de cheveux « à la Beethoven ». Outsider dans la course au pouvoir et considéré comme un original, il a pourtant été élu à la présidence du Jimintô, le parti dominant, et pris les rènes du gouvernement le 24 Avril dernier. Et si son programme fait de changements et de réformes fait grincer quelques dents dans la classe politique, le courant passe plutôt bien avec le public.

Un seul chiffre suffit à mesurer l'ampleur de la situation : 87% d'opinions favorables. Du jamais vu. Là où Mori accumulait les bévues avec art, Koizumi multiplie les beaux gestes, de son explosion spontanée au dernier basho de sumo en Mai (« Kandô shita ! », « Ça m'a ému ! ») à son attitude dans l'affaire de la maladie de Hansen (1). Avec une côte de popularité pareille, l'opposition n'ose même plus le critiquer ouvertement, de peur de se faire mal voir.

A 59 ans, divorcé, amateur de rock et de karaoké, non content d'être le Premier Ministre le plus populaire de toute l'histoire du Japon moderne, monsieur Koizumi Junichirô vient également de battre un record, enregistrant plus d'un million d'abonnements à sa newsletter électronique et hebdomadaire, lancée afin de communiquer directement avec ses électeurs.

Surnommé « Lion Heart » (Coeur de Lion, référence à sa crinière argentée), le voici désormais croqué sous la forme d'une petite mascotte (officielle) kawaii à souhait – quant aux peluches et autres produits dérivés, ils ne sauraient tarder. Incroyable.

Bon, il y a bien quelques couacs avec notamment de petits problèmes du côté du Ministère des Affaires Etrangères, mais cela ne fait que rajouter du piment à ce nouveau genre de sitcom pour lequel les Japonais sont en train de se passionner. Car la politique qui les laissait de marbre revient maintenant sur le devant de la scène, grâce au franc-parler et aux bons mots du « team Koizumi » qui amènent un peu d'animation.

Autour du Lion, on trouve ainsi la turbulente Tanaka Makiko, en guerre ouverte avec les fonctionnaires de son propre ministère, mais encouragée par toutes les députées au-delà des clivages politiques ; ou bien encore le doyen du cabinet (à 79 ans), Shiokawa Masajurô et sa mémoire qui flanche, à qui l'on apprit un soir ce qu'il avait déclaré le jour-même à la radio (« J'ai dit ça, moi ?! »). Et de voir tout ce petit monde politique se décoincer un peu, s'interpeler dans l'hémicycle et laisser échapper quelques éclats de rire.

La NHK qui diffuse les scéances de réunion et de débat à la Diète (le Parlement local) a d'ailleurs vu son audience grimper de manière inespérée, et il est bien possible que les Japonais se décident à retourner aux urnes qu'ils boudaient il n'y a pas si longtemps. Ainsi, le week-end prochain auront lieu des élections municipales dans la capitale ; il y a quatre ans, seuls 41% des Tôkyôites avouaient s'intéresser à la chose, ils sont 87% aujourd'hui.

Combien de temps durera « l'effet Koizumi », c'est la question que se posent tous les analystes. Et si fin Mai, l'ancien Premier Ministre Nakasone Yasuhiro lui prédisait cinq années de règne, reste à savoir s'il réussira à surmonter les résistances et naviguer au milieu des relations byzantines au sein même des partis. Mais pour l'instant, une chose est sûre : la politique ne s'était jamais autant donnée en spectacle.

(1) Maladie de Hansen : appellation médicale de la lèpre ; une association de patients atteints de la-dite maladie ont fait un procès au gouvernement japonais pour ségrégation, demandant des indemnités, procès qu'ils ont gagné. Le Premier Ministre Koizumi a pris la décision de ne pas faire appel du jugement. Les indemnités versées devraient atteindre les 70 milliards de yen, soit plus de quatre milliards de francs.(retour)