karoshi 6 : dorimukasto

Vendredi 27 Novembre 1998, 8h du matin.

Le soleil se lève sur Akihabara, alors qu'un vent froid souffle dans Chuo-Dôri, la grande avenue aux innombrables magasins d'électroniques. Il est bien tôt, et je regrette déjà la chaleur douillette de mon futon. Mais si je suis là, à taper des pieds pour me réchauffer en attendant que Thomas veuille bien arriver, ce n'est pas pour le plaisir. C'est en effet aujourd'hui que sort la Dreamcast, la nouvelle console de Sega. Et comme des ruptures de stocks ont été prévues durant ces premiers jours, c'est aux premières heures que nous allons témoigner de notre dévouement à la grande cause ubitienne ...

Face aux rigueurs de ce mois de Novembre après un Octobre estival, je me suis équipé en conséquence : après tout, la télévision montrait hier quelques spécimens particulièrement acharnés qui s'étaient installés devant un magasin depuis 11h du matin, histoire d'être sûr d'être les premiers. Donc, gros pull et manteau bien chaud pour affronter le froid, et gros bouquin pour les files d'attente. Et réveil réglé à 7h. Dur, dur.

Thomas arrive enfin, et nous nous dirigeons vers l'un des magasins tendu d'orange, la couleur de la Dreamcast. Déjà, on aperçoit des files d'attentes qui s'étirent sagement devant les portes. Nous arrivons au Laox Computer Games, l'un des plus gros magasins de la rue. Un cadre de chez Sega est en train de faire un petit discours à la masse de journalistes qui est là pour immortaliser l'événement. Les flashes crépitent, les caméras filment.

Quant à nous, nous évitons tant bien que mal les assauts de la presse enthousiaste, et nous allons prendre notre place dans la file ... qui fait presque tout le tour du bâtiment. Des employés de Laox s'occupent de canaliser les nouveaux arrivants à l'aide de pancartes pour nous illisibles. Espérons que c'est bien là la file pour acheter la Dreamcast, et pas pour serrer la pince à monsieur Sega. Bon. Et bien, il ne nous reste plus qu'à prendre notre mal en patience.

Et puis, une dizaine de minutes plus tard, un petit rideau de fer estampillé Laox s'ouvre ... et l'on aperçoit l'intérieur du magasin. Et la file se met en branle, le troupeau est libéré, et on avance. Tiens, l'attente risque d'être moins longue que prévu.

Mais l'on avance encore, et l'on passe le coin du bâtiment. Encore un virage, et ce sera la dernière ligne droite. Mais le troupeau ne s'arrête pas là, et il nous faut moins de deux minutes pour nous retrouver devant l'entrée, où l'on nous donne un petit coupon estampillé Dreamcast. J'ai donc l'insigne honneur d'être le prétendant numéro 00156 à l'acquisition d'une console, et c'est d'un pas assuré et conquérant que je pénètre dans la caverne d'Ali Baba.

Tout le magasin est aux couleurs Dreamcast, et l'on voit placardée partout la photo d'un homme en costume sobre, lunettes et mine sérieuse : le pseudo-président de Sega. Feue la Saturn, la console précédente, avait pour emblème Segata Sanshiro, sorte de karatéka rock'n'roll en kimono blanc, qui avait l'habitude d'apporter quelques arguments physiques au slogan « Sega, c'est plus fort que toi ». Tout récemment, une publicité télévisée mettait en scène la fin en forme d'apothéose de ce personnage (qui déviait la trajectoire d'une roquette, et finissait en feu d'artifice au milieu d'un ciel étoilé), avec moult larmes de la part de ses admiratrices.

Et bien, pour la nouvelle console, le président de Sega s'investit personnellement, et devient la mascotte de la marque. Si, si. Bon, d'accord, ce n'est pas le VRAI président ... c'est juste un pseudo-président, une sorte de salaryman un peu bêta que l'on voit souvent ridiculisé dans les publicités télévisées. Son nom ? Yugawa Hideuchi aka Yugawa-Senmu (Directeur Yugawa). D'ailleurs, avec notre Dreamcast, nous allons récupérer une petite figurine à son effigie, du genre que l'on accroche à son téléphone portable pour le personnaliser. On croit rêver.

A l'intérieur, le miracle de la disparition de la file d'attente est enfin élucidé. Rien moins qu'une organisation à toute épreuve répartit les acheteurs avides sur six niveaux, où des piles de boites oranges les attendent derrière les caisses. Notre tour arrive rapidement, nous achetons chacun la machine tant convoitée, et nous voici dehors, désormais affublés d'un sac orange décidément bien à la mode aujourd'hui.

Il est tout juste 9h, et nous sommes un rien déçu. C'était presque trop facile ... Alors, rien que pour savourer un peu notre nouveau statut de privilégiés (« Moi, j'ai une Dreamcast, môssieur ! »), nous traînons devant les quelques magasins qui ouvrent maintenant leurs portes, pavoisant devant ceux qui attendent encore. C'est mesquin, mais ça fait du bien ...

Et puis, direction le bureau, puisque la journée ne fait que commencer, et qu'il faut bien gagner son bol de riz. Dernière note de cette matinée à peine entamée : armés de nos superbes sacs oranges (raffinés et très sélect, mais tout de même lourds et encombrants), le retour en métro, bondé bien sûr, fut un plaisir.