karoshi 52 : aux urnes, citoyens

Lorsque l'on habite au Japon, il est bien difficile de rester au courant de ce qui se passe là-bas en France. Et à moins de vouloir débourser près de 25F pour lire Le Monde d'il y a trois ou quatre jours, il ne reste qu'un seul recours : Internet et les dépêches de l'AFP. Ce qui permet de constater que tout va bien et que, comme toujours, la politique et le football continuent à faire les gros titres.

La situation au Japon est quelque peu différente : il suffit de regarder le moindre journal télévisé pour se rendre compte que le football bénéficie ici aussi d'une bonne côte de popularité, mais surtout que les frasques des hommes politiques sont bien moins passionnantes que les derniers résultats de baseball. A tel point qu'il ne serait pas étonnant que les Japonais connaissent mieux la composition de l'equipe des Giants de Tôkyô que celle de leur gouvernement.

Pourtant, ces derniers temps, nous avons pu apprécier l'arrivée fracassante d'un nouveau premier ministre, monsieur Mori Yoshiro – le remplaçant de feu Obuchi Keizo, terrassé par une embolie cérébrale. En quelques petites phrases bien senties, il a réussi rapidement à remettre la politique sur le devant de la scène – accumulant bévue sur bévue, sans pour autant perdre le sourire.

Ainsi, quelques semaines après son investiture, le voici qui déclare que « Le Japon est le pays des dieux, dont l'Empereur est le centre ». Phrase dont on ne saurait nier la poétique, mais qui malheureusement se trouve être en parfait désaccord avec le premier article de la Constitution, laquelle déclare en substance que le peuple est souverain, que l'Empereur n'a qu'une fonction décorative et qu'il renie toute ascendance divine.

Malgré le tollé quasi-général qui s'en suivit, monsieur Mori n'en démordait pas ... et il a fallu attendre une petite semaine avant qu'il ne rectifie le tir. Visiblement, c'était reculer pour mieux sauter, car le voici qui, dans la foulée et la semaine suivante, récidive avec entrain et affirme sa volonté de « protéger le kokutai du Japon ».

J'imagine que pour vous, kokutai n'évoque rien de particulier. Sachez donc qu'en Japonais, il s'agit d'un terme qui désigne la mère-patrie au même titre que le Vaterland allemand, et que l'on utilisait principalement vers la fin des années 30, en pleine poussée impérialiste. On peut s'en douter, la tournure est plutôt malheureuse, alors que le prochain sommet du G8 doit se tenir cet été au Japon.

Et fort de ces gaffes de premier ordre, le Premier Ministre peut désormais s'appuyer sur ses 12,5% d'opinions favorables, signe sûr de la confiance que lui prête la population japonaise.

Ceci étant, en temps normal, on ne peut pas vraiment dire que la politique fasse beaucoup de bruit au Japon – si ce n'est au sens le plus littéral du terme. Car, à defaut d'être écoutés, les politiciens tiennent à être entendus, et sont prêts à recourir au mégaphone s'il le faut.

Un petit tour du côté de Shinjuku le week-end permet de rencontrer à coup sûr l'un de ces énormes camions peints en noir ou en mauve, portant le drapeau japonais, et qui sillonnent les rues en diffusant des chants patriotiques à plein volume.

Parfois, on les trouve placés à des endroits stratégiques (Hachikô à Shibuya, par exemple) jouant les estrades mobiles, sur lesquelles un type en costume sombre harangue la foule et s'énerve dans un micro en martelant son discours de « Nippon » à tous les coins de phrases ... dans la plus grande indifférence.

A de rares occasions, je les ai même vus distribuer de jolis pamphlets avec l'Archipel en toile de fond, histoire d'encourager la populace à bouter l'envahisseur hors de l'Empire. Curieusement (?) ces messieurs n'ont pas pensé à m'en donner ...

Mais si seule l'extrême-droite compte dans ses rangs des fanatiques qui sont prêts à reprendre le chemin de la guerre tous les week-ends, il suffit qu'arrive une élection pour que tous les partis se retrouvent dans la rue, proclamant haut et fort (et en camion) leurs valeurs et leurs ambitions.

Cela peut sembler rigolo à première vue, cela le devient beaucoup moins lorsque l'on découvre, par exemple, que l'élection du maire de votre arrondissement met en lice pas moins de 29 candidats différents ... tous bien décidés à partir en campagne (et à tue-tête) pour gagner des voix, au prix de la leur s'il le faut.

Cette fois-ci, les choses sont un peu plus calmes, vu qu'il s'agit de renouveller ce 25 Juin la chambre basse de la Diète (le Parlement japonais) – 480 sièges pour très exactement 1,404 candidats, soit une moyenne de trois candidats par siège.

N'allez pourtant pas croire que les Japonais soient particulièrement exités à l'idée de devoir aller voter ce dimanche. Bien au contraire. Depuis quelques années, ils tiennent en haute opinion (hum !) leur classe politique, régulièrement secouée par les scandales et les affaires de corruption, à tel point qu'elle ne sait plus quoi inventer pour tenter d'attirer ses électeurs aux urnes – allant jusqu'à engager des célébrités afin de mettre un peu de piquant dans le scrutin cuvée 1996.

Peine perdue, un sondage publié cette semaine par le Asahi Shimbun révélait que 52% des électeurs déclaraient ne supporter aucun parti, et que près de 70% de ces derniers ne savaient toujours pas pour qui ils allaient voter. Alors que la coalition actuellement au pouvoir est donnée favorite pour les élections de Dimanche, les indécis pourraient bien renverser la situtation. Commentant ce chiffre avec son tact habituel, le Premier Ministre Mori a déclaré « très bien, ils n'auront qu'à rester au lit, alors ».

On ne sait si les électeurs vont suivre ce conseil, mais les analystes s'accordent sur une chose : la météo pourrait bien décider de l'issue du scrutin. Qu'il fasse beau ce week-end, et ce sera la plage ; qu'il pleuve, et les électeurs resteront chez eux ; et en cas de temps mitigé, tout est possible. Et curieusement, l'avenir du Pays du Soleil Levant se jouerait à quelques nuages ...