karoshi 40 : tueurs en séries

La semaine dernière, la police japonaise a pu enfin élucider l'affaire qui la mettait sur les dents depuis plusieurs jours. Une petite fille de deux ans avait été retrouvée étranglée, et l'on se demandait quel pouvait bien être le détraqué (sexuel, sans doute) coupable de ce meurtre. La réponse est donc tombée, et j'avoue qu'elle me laisse aussi perplexe qu'horrifié. Non, il ne s'agissait pas là de l'oeuvre d'un psychopathe en vadrouille, mais tout simplement de la voisine. La bonne voisine qui, ayant une fille du même âge, tentait ainsi d'améliorer les chances de sa progéniture pour le concours d'entrée à l'un des jardins d'enfants les plus cotés de Tôkyô. Nous vivons une époque formidable.

Remarquez, on trouve aussi des psychopathes plus « traditionnels ». L'été dernier, par exemple, sur un coup de tête, un jeune homme d'une vingtaine d'années s'était rendu dans un Tôkyû Hands (version locale du BHV), avait calmement acheté un marteau et un couteau, avant d'aller utiliser ses nouvelles acquisitions sur les passants qui se trouvaient là. Bilan de l'histoire : deux morts, six blessés. Selon l'Agence Nationale de la Police, c'était là le cinquantième cas relevé d'Amok (mot malaisien qui désigne une fièvre tropicale poussant à la folie et au meurtre) depuis 1989 et le troisième depuis le début de l'année. Rassurant, non ?

Comme pour enfoncer le clou, la télévision se fait (à sa manière) le relais de cette actualité stupéfiante. Les (rares) flashs d'information se font un plaisir d'entourer la moindre perquisition dans les bureaux d'une compagnie d'assurance d'une aura de suspense haletant – à coup de caméra tremblotante, de lumières jaunâtres et d'images dérobées au travers de stores entr'ouverts.

Que l'affaire se fasse plus grave, et l'on se retrouve, par caméra interposée, à scruter le lieu du crime, détaillant à l'aide de gros plans rapprochés, ici quelques bris de verre, là quelques éclats de béton, là encore les vestiges d'une tache de sang que les passages de la police n'ont pas tout à fait effacés. Car la police fait son travail, comme en témoignent ces vues lointaines de la grande toile bleue tendue pour protéger l'enquête des caméras, ou ces suspects appréhendés dont le visage est effacé par les mosaïques.

Mais on a beau regarder de tous ses yeux, c'est en vain que l'on cherche dans ces images une quelconque trace de l'horreur, quelque chose qui permettrait de se convaincre de la réalité des faits décrits d'une voix off monotone. C'est tout juste si l'on y trouve un peu de changement dans la routine de la litanie des (contre-)performances de l'économie japonaise ... juste avant de retourner au monde autrement plus passionnant des derniers résultats de base-ball.

Mais si jamais vous vous trouviez frustrés et en manque d'émotions fortes, n'ayez crainte : la fiction est là pour s'appliquer à dépasser la réalité. Alors que l'on s'étripe et l'on se déchire avec entrain dans les drama consacrés au Japon médiéval, le Japon moderne n'a visiblement pas l'intention de demeurer en reste. Si l'on devait en croire les multiples séries télévisées, il y aurait belle lurette qu'on aurait résolu le problème de la surpopulation à Tôkyô, grace aux nombreux serial killers qui sévissent sur les différentes chaînes.

Et là où les journaux doivent se contenter des miettes qu'ils réussissent à grapiller ici ou là, les drama s'en donnent à coeur joie et ne lésinent pas sur l'hémoglobine. Dans une ambiance grand-guignolesque, on découvre les meurtres les plus divers, qu'une équipe de jeunes détectives dynamiques résoud généralement tambour battant et dans la bonne humeur – le tout à une heure de grande écoute, comme en ce moment le Samedi soir vers 21h, avec Psychometrer Eiji tiré de la série de manga du même nom (tout aussi sanglante).

Heureusement, loin de la gravité compassée des journaux télévisés, tout cela reste traité sur un ton léger et les méchants sont toujours punis à la fin. On s'amuse à se faire peur, mais pas trop tout de même. Et lorsque l'on sort dans la rue à la nuit tombée, Tôkyô reste toujours la capitale la plus sûre du monde.