karoshi 4 : paysage urbain

Mercredi après-midi, quelque part du côté du parc de Yoyogi.

Visite d'un appartement. Le ciel est plutôt gris, un vent frais s'est levé. Le mois de Novembre est déjà bien entamé, et pourtant, nous avons tout juste posé un pull sur nos t-shirts. Aujourd'hui donc, exploration immobilière.

C'est souvent la première corvée d'un expatrié que de trouver un endroit où poser son baluchon, et de pouvoir enfin quitter les chambres d'hôtel anonymes. Et l'on se lance alors dans ces longues après-midi où l'on passe d'appartement en appartement, où l'on va enlever et remettre ses chaussures, hocher la tête et mesurer les pièces.

Mais c'est aussi l'occasion de découvrir une autre facette de cette ville que l'on ne connaît que par les quartiers – somptueux mais futuristes – au pied des hôtels sans véritable nationalité. Habitué au décor tout droit sorti de Blade Runner de Shibuya (foule bigarrée et grouillante, écrans géants et néons à tous les étages), on s'aventure alors dans les arrières-cours des grandes artères, dans ces petits villages tranquilles qui sont aussi Tokyo.

Nous avons laissé la voiture garée un peu plus haut, collée contre un mur. Ici, les rues revendiquent un double-sens qui est à la limite du théorique : dans le meilleur des cas, on se croise à vitesse (très) réduite, rétroviseurs rentrés – sinon, on est bon pour une marche arrière infernale sur cinquante mètres ou plus.

Nous nous engageons dans une petite rue calme, flanquée d'un côté par quelques maisons basses, de l'autre par un cimetière. Pas de trottoir, bien sûr, mais pas de circulation non plus. On est bien loin de la mégalopole sillonnée par de véritables autoroutes à six voies où les conducteurs tentent de battre des records de vitesse.

La petite rue fait un virage à angle droit, et se lance dans la pente. Une bonne pente bien abrupte, où n'importe quel roller sain d'esprit éviterait de s'engager. En fait, s'il y avait eu des escaliers à la place des trottoirs, cela n'aurait choqué personne. Bref, une rue à faire souffrir les freins et à donner des cauchemars aux empotés du démarrage en côte.

L'immeuble que nous allons visiter est assez typique de ce que l'on trouve à Tokyo : moderne mais sans plus de cinq étages, avec des balcons à chaque niveau. Pas d'autre bruit que les oiseaux ou les rires des enfants du parc le plus proche. On a du mal à croire que l'on est en plein centre d'une agglomération de près de trente millions d'habitants ...

L'appartement visité, retour vers Shibuya et ses débauches architecturales. Dans la nuit qui tombe bien tôt, certains immeubles semblent prêts à prendre leur envol vers les étoiles, alors que d'autres sont encore en pleine croissance, comme en témoignent les grues qui s'affairent tout en haut.

Gigantisme et modernité sont les maîtres-mots de cet arrangement où l'on ne perçoit nulle logique, nulle unité. Les buildings sont posés côte à côte, sans se toucher, comme s'il s'agissait d'un collage maladroit – comme le cube blanc d'une église catholique placé à deux pas de la fusée du pavillon Humax.

Et si le quartier brille de mille feux, si les néons dessinent ici d'étranges constellations, les petits villages de Tokyo dorment paisiblement sous la lune blafarde d'un réverbère esseulé, le silence de leurs rues à peine troublé par le retour tardif des salarymen.