karoshi 33 : mon dieu, c'est plein d'étoiles ...

Paris brûle-t'il ? Il semblerait que toutes les prévisions soient mises en défaut cet été de fin de millénaire. Non seulement l'éclipse solaire n'a pas déclenché les catastrophes attendues, mais même au Japon, pays qui se fait fier de la ponctualité de ses trains, la fin du monde (prédite par Nostradamus pour la fin Juillet) se fait décidément bien attendre. Aux dernières nouvelles, ce serait pour la semaine prochaine, promis !

Toujours est-il que l'on regarde beaucoup le ciel ces derniers temps, que ce soit pour tenter de repérer une station spatiale en perdition ou pour profiter de la disparition exceptionnelle de l'astre solaire. Ou, comme c'est le cas à Tôkyô, pour admirer les « Hana-Bi » – littéralement « les fleurs de feu », ces feux d'artifices qui, durant tout l'été, vont illuminer les nuits de l'Archipel. Et ce Mardi soir, c'est le stade de base-ball d'Aoyama qui se prépare à resplendir de mille feux.

Nous voilà donc partis pour Gaienmae, la station de métro la plus proche du lieu du crime. D'ordinaire, Gaienmae est une station de métro accueillante : en travaux depuis trois ou quatre mois, on s'y promène dans des couloirs aux murs récemments bétonnés, au sol parsemé de gravats, avec des câbles qui pendouillent d'un plafond décidément bien bas – « attention à votre tête », signalent même quelques panneaux dans les zones les plus critiques. D'habitude, vers sept heures du soir, c'est une population éparse de salarymen en costume sombre et d'office ladies en uniforme qui y traine les pieds, en attendant de pouvoir rentrer chez eux. Mais pas ce soir.

Ce soir, on se presse au portillon. Ce soir, la moitié du quai est occupée par la file d'attente pour la sortie, un étage et trente mètres de couloirs plus loin. Ce soir, on avance au pas en prenant son temps – il nous faudra bien cinq minutes pour pouvoir nous débarasser de nos billets, face à un staff d'employés en uniforme en effectif triplé pour la circonstance. Et une fois à l'air libre ... c'est pire.

C'est bien simple, on bouchonne sur les trottoirs. Entre les dizaines de personnes qui semblent s'être donné le mot pour se retrouver devant le Starbucks Café et les vagues qui sortent du métro à l'arrivée de chaque nouvelle rame, on se croirait en pleine fête de la musique. Au passage clouté tout proche, une paire de policiers à l'amabilité (é)prouvée tente de réguler la marée humaine qui se déverse – agitant leur baton clignotant et soufflant à tue-tête dans leur sifflet, essayant vainement d'attirer l'attention des passants pour remettre un peu d'ordre dans tout ça. Peine perdue. De toutes façons, déjà, tout le monde a le nez en l'air.

Tout le monde, sauf nous, évidemment. J'imagine que lorsque que vous allez voir le feu d'artifice du 14 Juillet, vous ne vous mettez pas forcément sur votre 31. Et bien au Japon, si. La preuve, ce sont ces centaines de jeunes filles en (kimono à) fleurs, délaissant pour un soir leurs tenues bariolées et les platform boots à la mode – mais toujours armées de leur téléphone portable. On repère d'ailleurs quelques visages brûlés aux UV, quelques chevelures décolorées, au-dessus des yukata traditionnels et des obi savamment noués. On en oublierait presque les fleurs de feu, si un coup de tonnerre ne venait pas secouer les buildings environnants.

Le ciel est dégagé, la nuit n'est pas tout à fait noire mais ça ne saurait tarder. Pas la peine de demander où les choses vont se passer, il suffit de suivre le mouvement. Et nous voilà donc perdus au milieu de centaines de japonais enthousiastes, descendant une avenue (pour un soir) interdite à la circulation. Il faut préciser au passage que si les appartements sont petits à Tôkyô, en revanche les avenues sont larges. Et là, c'est sur presque toute la longueur d'une quatre-voies que quelques milliers de japonais sont sagement assis, sur une toile cirée ou une serviette, déballant leur sushi ou leur petit en-cas, prêts à profiter du spectacle dans les meilleures conditions.

Pendant près d'une heure et quart, le quartier va résonner au son des explosions de lumière, des fontaines de feu, des fleurs éphémères qui vont illuminer le ciel de la capitale. Pendant près d'une heure et quart, nous allons faire comme les japonais – rivalisant de « ohhhh! » et de « ahhhhh! », battant des mains comme des gamins émerveillés par tant de magie. Trois fois, nous allons nous préparer à partir, croyant le final terminé – pour être rappelés par de nouvelles détonations, et un nouvel enchaînement de pluies d'étoiles.

Et s'il vous faudra attendre le 21 Juin 2001 pour la prochaine éclipse solaire (à Madagascar), pour profiter des Hana-Bi, il nous reste encore jusqu'à la fin de l'été – enfin, si la fin du monde le permet.