karoshi 31 : on devrait jamais quitter montauban ...

Vous ne le savez peut-être pas, mais la semaine dernière, les bureaux de l'entreprise qui m'emploie (m'exploite ?) ont été transférés dans des locaux plus spacieux, afin de mettre un terme (temporaire sans doute) à une surpopulation toute tokyoite. Vendredi dernier, donc, après une journée épuisante passée à regarder les déménageurs déplacer nos cartons, nous décidâmes d'aller en groupe nous sustenter et arroser nos gosiers asséchés par tant d'activité. Nous voici donc partis à Shibuya, direction The Za (« Le siège »), échoppe dont l'intérêt du nom réside dans sa prononciation à la japonaise – quelque chose comme « zaza », drôle, non ?

Le repas est plutôt sympa, présentant une succession de plats très japonais, des boulettes de viande entourées de riz rose à l'assiette de vermicelles géants assaisonnés de crevettes minuscules, en passant par les galettes de riz soufflé recouvertes d'une mixture gluante à base de légumes. Et pour faire descendre tout cela, quelques litres de bière (japonaise, donc légère), que l'on s'amuse à ingurgiter par grands verres cul sec, histoire de bien montrer qu'on n'est pas des garçons coiffeurs, non mais.

23h, après les verres c'est la table qui se vide, tout le monde est de bonne humeur, et l'on se retrouve six étages plus bas, dans la petite rue illuminée par les néons de la nuit tokyoite. Mais là, un petit accrochage, un différend qui fait surface, et sous l'impulsion de quelques verres en trop, on en vient (bêtement) aux mains. Aussitôt, on sépare les deux protagonistes, on calme les tempéraments et les choses s'arrangent.

Mais il y a un problème. Dans l'histoire, on compte en effet une victime, l'un de ces panneaux de bois appuyés sur un manche à balai, portant une affiche dénudée vantant les mérites du bar très sélect (hum !) qui se trouve au sous-sol. Le manche à balai n'a pas résisté à tant d'émotion, et a craqué sous la pression. Cela pourrait être anodin, si les trois rabatteurs du bar en question n'avaient pas été témoins de toute l'affaire.

« On casse, on paye » semble être leur devise. Et de nous le faire savoir sans trop de façons. Dans un premier temps, quelques-uns de « nos » japonais s'emportent un peu – avant de reprendre leurs esprits, et de chercher à s'excuser en bonne et due forme. Pour nous occidentaux, si la teneur des discours nous échappe, il n'est pas difficile d'en deviner le sens : d'un côté, les rabatteurs impassibles, le dos droit et le torse bombé, de l'autre, nos camarades joignant les mains et faisant force courbettes.

Les discussions s'éternisent, et on commence vraiment à penser qu'il s'agit là de « beaucoup de bruit pour rien ». Après tout, ce n'est qu'un bête manche à balai, pas de quoi en faire une maison. Mais justement, c'est là tout le problème, car ces aimables messieurs voudraient nous faire payer la chose près de 5000F ...

Bien sûr, c'est un japonais qui vient de nous expliquer toutes ces subtilités qui nous avaient échappées, apportant par la même occasion la petite note explicative qui nous permet de comprendre pourquoi on est en train de s'excuser avec autant d'enthousiasme : ce sont là des yakuza, des membres de l'honorable mafia nippone, qui sont en train de jouer les gros bras.

(Tôkyô est peut-être la capitale la plus sûre du monde, mais il paraît qu'elle le doit à cet accord tacite conclu entre les forces de l'ordre et le crime organisé : les yakuza s'occupent de régler son compte à la petite délinquance, et la police accepte de fermer les yeux sur leurs opérations plus juteuses – gestion de bars louches et rackets en tous genres.)

D'ailleurs, pour bien nous montrer qu'ils ne rigolent pas, les voilà qui attrapent le premier costard-cravate du groupe (le seul, d'ailleurs) qui leur tombe sous la main et qui l'embarquent au sous-sol. Un otage, voilà qui devrait rajouter du piment aux discussions, non ?

Aux grands maux, les grands remèdes, et vers minuit nos amis japonais vont finir par appeler à la rescousse les policiers du Kôban (petit commissariat chargé de surveiller un ilôt de pâtés de maisons). Et là, comme par miracle, les choses s'arrangent, l'otage est relâché, on décide d'oublier le manche à balai, et l'histoire retrouve, sinon un happy-end, du moins une certaine normalité. Une chose est cependant certaine, nous ne reviendrons plus à « The (yaku?)Za » ...

Alors, heureusement, toutes les journées ne ressemblent pas forcément à « L'Année du Dragon ». Mais de temps en temps, on redécouvre que les yakuza ne sont pas seulement dans les films de Kitano. Et après tout, ça aussi, ça fait partie de l'aventure.