karoshi 19 : coupé court

Mars est déjà fini, mais le printemps hésite encore à s'installer sur le Japon. Déjà, on a pu apercevoir quelques cerisiers pressés d'éclore, tout auréolés de pétales roses, mais le ciel reste désespérément gris. Malgré tout, on se décide à anticiper les beaux jours, et à se rattraper un peu avec un « grand nettoyage de printemps », histoire d'oublier toutes les bonnes résolutions (non tenues, bien sûr) prises trois mois plus tôt.

Et prenant exemple sur les arbres de l'Université d'Aoyama, élagués quelques jours plus tôt, me voilà parti pour un ravalement de façade en règle, me faire une nouvelle tête pour la saison nouvelle.

L'expérience aidant, c'est une expédition que l'on prépare avec beaucoup de soin. La veille, j'ai passé en revue la liste des mots utiles et indispensables afin d'éviter la coupe samouraï, moyennement décorative et particulièrement redoutable. Pour ma part ce sera bien dégagé sur les oreilles et dans le cou ... et sur le front aussi, mais le contraire serait désormais étonnant, vu ma répartition capillaire.

Equipé du vocabulaire adéquat, me voilà en route vers le coiffeur repéré quelques jours plus tôt, et qui répond au nom pittoresque de Marcel. Pour ceux qui se poseraient la question, je les rassure tout de suite, ce n'est absolument pas lié à la tenue vestimentaire des employés – il faut croire que ce nom doit évoque aux oreilles japonaises la quintessence de l'élégance française « made in Paris ».

Outre le fait que Marcel n'est pas loin du boulot, il y a un autre avantage : pas besoin de prendre rendez-vous. C'est toujours ça de gagné, on évite l'étape « expliquer au téléphone ce que l'on veut à un japonais bien sympathique mais ne parlant pas un mot d'anglais », qui est toujours un peu problématique. Bien sûr, tout se paye, puisque l'on va devoir attendre un peu, et en vitrine s'il vous plait. Mais ce n'est pas bien grave, vu que revues et manga sont à la disposition du client (en japonais, forcément, mais c'est l'intention qui compte).

Après l'attente, la permanente. Ca y est, c'est mon tour, je bafouille lamentablement les quelques phrases que j'ai préparées, il semble que la communication soit établie, on m'emmène vers la zone d'opération, et c'est parti. Mise en tenue, shampooing, coupe et coup de miroir pour me montrer combien je suis beau de derrière, pas de problème, je connais la musique. Enfin, c'est ce que je crois.

Parce que dès la mise en tenue, je commence à me rendre compte que les choses ne vont peut-être pas se passer tout-à-fait comme prévu, et que je dois me préparer au pire. Assis sur l'instrument de torture universel (la chaise de dentiste, ou son équivalent capillaire), me voici équipé d'un ample bavoir, avant de voir mon cou emmailloté dans une serviette. Ensuite, c'est un poncho en toile cirée qui vient recouvrir le tout, y compris la chaise, et, touche finale, une seconde couche de serviette. Pour vous en faire une meilleure idée, imaginez-vous avec une tente de camping autour du cou – seyant, forcément.

Derrière, le coiffeur affute ses ciseaux, vaporise une fine bruine sur mes cheveux avant de m'entourer la tête d'une serviette humide (et brûlante) façon turban indien. Et hop, les lames s'agitent, la tondeuse ronronne, les cheveux tombent. Je m'amuse un moment à voir mon coiffeur aux prises avec un épi, se demandant comment dompter cette bête étrange. Mais toutes les bonnes choses ont une fin, il donne un dernier coup de ciseaux, va chercher le miroir et me donne ma nuque à admirer. Et ...

Et c'est là que je me fais avoir, une fois de plus. Parce qu'il n'est pas question de partir, ah ça non monsieur. La chaise s'anime, le dossier s'abaisse, je me retrouve en position allongée, on me place une serviette chaude sur le visage, et c'est parti pour le shampooing. Je pourrais m'insurger contre ce manque de logique (tout le monde sait bien que le shampooing, c'est AVANT la coupe) si je n'étais pas en train de lutter contre la torpeur qui m'envahit – les serviettes chaudes, c'est traitre, quand même.

On me relève, on me sèche, on me masse le cuir chevelu, et puis les épaules aussi, et là, c'est sûr, s'il continue je vais m'endormir, alors que quelque part, très loin, une partie de moi s'inquiète de l'addition à la sortie.

Mais chez Marcel, pas de répit pour le client, le massage fini, c'est reparti pour un coup de ciseaux avant que j'ai le temps de réaliser ce qui se passe. On rectifie quelques cheveux qui ont échappé à la première vague, on coiffe ce qu'il reste, puis l'on sort le sèche-cheveux pour mettre la touche finale. Re-miroir, ma nuque est toujours aussi belle, et ça y est, on m'autorise à me lever.

On m'époussette de la tête aux pieds, comme si un seul cheveu avait pu passer outre l'attirail protecteur pour venir ternir mon élégance. Je passe à la caisse, et l'addition est moins salée que je ne craignais. Je m'en sors pour environ 3800 yen, un prix bien raisonnable dans un pays où les coiffeurs affichent souvent 6000 yen pour une simple coupe.

Dehors, le soleil brille. Le printemps est peut-être là, mais le petit vent qui souffle sur Tôkyô a encore un rien d'hivernal. Et aussitôt, j'en ai froid dans le cou. Un homme nouveau, peut-être, mais frileux, sans aucun doute.