karoshi 14 : you've got (junk) mail !

« Métro, boulot, dodo ». Il y a des moments où la vie ressemble à ça, et où même les tenues incroyables de certaines japonaises n'arrivent plus à égayer la grisaille de la routine quotidienne. Les jours succèdent aux jours, alors que le (trop long) mois de Février nous dispense son mauvais temps et son vent qui transperse jusqu'aux os.

Et tous les soirs de ces journées sans surprise, je me retrouve à aller jeter un regard plein d'espoir au fond de ma boite aux lettres, pour voir s'il n'y aurait pas quelque lettre qui puisse changer ma vie. Mais là, il est vrai, difficile de prévoir ce que la moisson quotidienne va ramener – les livraisons de la poste sont toujours du domaine de l'inattendu.

Vous savez sans doute que, l'année dernière, j'ai eu l'occasion de m'absenter quelques temps de chez moi, histoire de profiter de la douceur d'un été parisien enflammé par les prouesses footballistiques (On est les champ... euh, pardon, ça m'a échappé). Au retour, la poussière et le courrier s'étaient bien sûr accumulés – le courrier bien plus de la poussière.

Mais peut-on vraiment appeler cela du courrier ? Sur les quatre bons kilos de paperasse qui s'entassaient dans ma boite aux lettres, s'y trouvaient les nombreux numéros de mon abonnement (à un hebdomadaire bien sûr, car il pense à moi quatre fois plus souvent qu'un mensuel), quelques factures forcément en retard, et ... peut-être deux kilos de prospectus en tout genre. Ceci m'a d'ailleurs permis de me lancer dans une petite étude statistique du flux entrant dans ma boite aux lettres. Etude dont bien sûr, je vais de ce pas vous faire profiter.

Globalement, il faut reconnaître que les livraisons nippones sont assez semblables aux livraisons françaises – l'exotisme du système d'écriture en plus. Promotions monstres dans les super-marchés voisins, ouverture d'un centre de remise en forme, annonces municipales, publi-journal de la femme moderne et ses innombrables produits de beauté, il n'y a bien que le catalogue de La Redoute qui manque à l'appel.

Note amusante, si les Pizza Hut et autres Domino Pizza permettent à l'occidental en manque de « Large Super Supreme Cheezy Crust » de satisfaire ce besoin vital, on découvre aussi l'existence de Sushi 30' ou de Speed Sashimi qui vous garantissent votre ration de poisson cru en moins de trente minutes. Forcément indispensable.

Par contre, on repère tout de même deux spécialités locales en matière de prospectus inutile et envahissant. Il y a tout d'abord les multiples offres d'achat d'appartements, sous forme de grandes feuilles sobres et sérieuses, chiffres et plans d'architecte à l'appui.

On le sait, l'immobilier nippon est un cauchemar d'investisseur, et la plupart des Japonais s'endettent pour quinze ou vingt ans lorsqu'ils décident d'acheter un petit chez-soi. Dans ces conditions, on comprend qu'ils soient un peu frileux et qu'un peu d'encouragement soit nécessaire pour les pousser à faire le grand saut.

Je reçois donc régulièrement des offres à saisir tout de suite dans des résidences flambant neuves à deux pas du métro, pour des sommes sans doute tout-à-fait modiques mais néanmoins largement hors de portée de mon pouvoir d'achat. Cependant, si jamais cela intéresse quelqu'un désireux de s'offrir une petite résidence secondaire, qu'il me le dise, on trouvera un arrangement.

Ensuite, et sans doute proche de la première place dans le classement des Most Received, on trouve la catégorie qui continue encore à m'étonner : les annonces pour les téléphones roses. Lors de mes huits mois d'absence, une bonne soixantaine de ces petites vignettes étaient venues se coucher au fond de ma boite. Soixante vignettes aux tons roses et aux photos déshabillées, dont près d'une quarantaine de modèles différents – tant pour le design que pour les demoiselles proposées.

Même si l'intérêt d'un tel service est à mes yeux inexistant (l'une des raisons étant mon niveau en Japonais), il reste amusant de comparer les différentes approches choisies pour promettre le septième ciel et les arguments (hum!) avancés. Il y en a pour tous les goûts (et les dégoûts), des plus sages aux plus osées, des écolières aux sourires timides aux voraces en train de déguster une banane – comme on le voit, la subtilité du message est en option.

En complément de ces étalages anérotiques, il reste les propositions de massages divers et variés, où l'on vous promet également le septième ciel, mais sans images. Bref, l'un dans l'autre, le summum du bon goût directement dans votre boite aux lettres ...

Trois ou quatre fois par jour, un nouvel arrivage vient sournoisement dissimuler mes factures sous une pile sans cesse grandissante. Par curiosité, j'ai laissé un moment les cartes colorées s'ammonceler dans la boite, dans une sorte de « happening spontané » que j'aurais pu intituler « Mise en boite » ou encore « Poste restante » – une vision pessimiste et post-moderne de notre société au travers de la cristallisation du remplacement de la communication interpersonnelle par des modes d'émission désormais vidés de toute substance (ça en jette, hein ?).

Mais voilà, pas de chance, mon concierge est passé la semaine dernière, et a fait place nette, mettant à la poubelle l'oeuvre en cours de stratification. Ma carrière d'artiste conceptuel en a été bien contrariée, mais au moins, depuis, je paie mes factures dans les temps ...